Monsieur le ministre de l'Agriculture,
Résistez. Si je devais vous donner un seul conseil, ce serait celui-là.
Résistez aux promoteurs d’une Europe tournée exclusivement vers une agriculture haut de gamme, où le biologique occuperait une place prépondérante. Les bons résultats enregistrés par les listes écologistes aux dernières élections européennes pourraient inciter les gouvernements à emprunter ce chemin. Sans aucun doute, un tel projet est noble et mérite d’être encouragé. D’autant que la France et l’Europe, où l’alimentation constitue une vraie valeur, ont toute la légitimité pour le porter. Toutefois, un modèle qui prône l’unicité des cultures n’est pas viable dans un monde où les besoins alimentaires vont grandissant. Surtout qu’il est illusoire de penser que les grandes puissances d’aujourd’hui telles que les Etats-Unis, le Brésil et la Chine ne viendront pas, demain, nous concurrencer sur ce terrain.
Une autre conséquence dramatique d’un tel raisonnement serait de voir l’alimentation de base livrée aux mains de ces mêmes grandes puissances. Notre indépendance alimentaire se trouverait ainsi en grand péril. Alors, cessons d’opposer agriculture biologique et agriculture ‘classique’. Les deux peuvent très bien cohabiter ensemble et nous fourbir les armes indispensables pour relever le défi alimentaire qui se joue dès à présent.
Résistez également à une conclusion hâtive du cycle des négociations de Doha et osez dire non à l’ouverture totale des frontières. Le Momagri, à l’appui d’un modèle scientifique de simulations, l’a démontré : une libéralisation non régulée du commerce agricole international, comme envisagée par l’OMC, générera deux conséquences principales, d’abord une amplification de l’instabilité des cours des matières premières — plutôt que son atténuation, comme le prétend l’OMC — et d’autre part, une concentration des exploitations dans les régions les plus compétitives du monde, telles que le Brésil. Les pays les plus pauvres seront laminés, l’Europe se maintiendra à peine. Or, il est inacceptable que la nourriture du monde dépende du bon vouloir de quelques uns. Sans compter qu’il est fantaisiste de penser qu’une seule région du monde puisse assurer une production suffisante pour tous, quelles que soient les innovations envisagées. Alors, ne reproduisons pas pour l’agriculture les erreurs commises par la finance internationale et opposons un non ferme à une libéralisation débridée. En agriculture, une crise porte le nom de famine…
Enfin, résistez aux détracteurs du progrès, à tous ceux qui, par pure idéologie, s’opposent aux produits phytosanitaires — quels qu’ils soient — aux OGM, bref à tout ce qui pourrait nous permettre de conserver notre rang et de nous situer aux avant-postes de l’agriculture de demain. L’innovation, la réussite technique ne doivent pas devenir des mots tabous mais, au contraire, nous guider au quotidien. Il ne s’agit pas de se montrer manichéens et d’opposer les bons aux mauvais agriculteurs. La sécurité alimentaire doit être notre objectif à tous. Alors, dans le respect des convictions de chacun, donnons-nous les moyens de produire. Sans négliger le principe de précaution ni l’environnement, une autre agriculture française est possible.
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